Il existe un phénomène silencieux dans l’écosystème entrepreneurial africain : la stagnation chronique des PME. Contrairement aux idées reçues, la majorité des entreprises ne ferment pas. Elles survivent, parfois pendant dix, quinze ou vingt ans, mais sans véritable progression. Même chiffre d’affaires approximatif, même clientèle locale, même organisation artisanale. Selon les enquêtes Enterprise Surveys de la Banque mondiale, une part importante des PME en Afrique subsaharienne restent à un stade micro ou petite entreprise sur de longues périodes, sans transition vers une phase de croissance structurée. Ce phénomène n’est pas principalement lié au manque de marché, mais à un déficit stratégique interne.
Le premier facteur de stagnation est l’informalité persistante. D’après la Banque africaine de développement (BAD), près de 80 % des entreprises en Afrique opèrent dans le secteur informel ou semi-formel. Cette situation limite drastiquement l’accès au crédit, aux marchés publics et aux partenariats institutionnels. Une entreprise non formalisée, sans états financiers clairs ni gouvernance définie, ne peut pas franchir certains plafonds. Elle reste enfermée dans une économie de survie. La croissance exige des systèmes : comptabilité, planification, indicateurs, gestion des risques. Sans ces outils, la progression devient aléatoire.
Le deuxième facteur est culturel et stratégique : la confusion entre stabilité et développement. Beaucoup d’entrepreneurs considèrent qu’un business qui fonctionne “correctement” n’a pas besoin d’évoluer. Or l’environnement économique africain évolue rapidement : digitalisation, concurrence internationale, nouvelles exigences réglementaires. Une PME qui ne structure pas sa croissance perd progressivement en compétitivité. Selon l’IFC (International Finance Corporation), l’un des principaux obstacles à la croissance des PME africaines est le manque de planification stratégique à moyen terme. La gestion reste opérationnelle, rarement prospective.
Le troisième facteur est financier. Les PME stagnantes hésitent à investir dans leur propre transformation. Elles redoutent le coût de la formalisation, de la digitalisation ou du recrutement stratégique. Pourtant, sans ces investissements structurants, elles restent dépendantes d’un modèle limité. Paradoxalement, leur manque de structuration les empêche ensuite d’accéder au financement qui pourrait soutenir leur croissance. C’est un cercle vicieux : pas de structure, donc pas de crédit ; pas de crédit, donc pas de transformation.
Enfin, la stagnation est souvent liée à une gouvernance centralisée autour du fondateur. Beaucoup d’entreprises africaines restent dépendantes d’une seule personne, ce qui freine la délégation et la scalabilité. Les PME qui réussissent à passer à l’échelle ont généralement professionnalisé leur organisation, séparé la gestion de l’exécution et documenté leurs processus. La croissance durable n’est pas une question de motivation ou de courage. Elle est le résultat d’une discipline stratégique et d’une vision structurée.