Fatou Bintou Ndiaye
02 Mar
02Mar

À Ouahigouya, un commerçant a commencé par vendre des pièces détachées sur un marché local. Pas de comptabilité formalisée, pas de registre officiel, uniquement des relations de confiance et une connaissance fine de ses clients. Dix ans plus tard, il possède plusieurs points de vente, un petit entrepôt et une flotte de livraison. Pourtant, lorsqu’il sollicite un financement bancaire pour structurer son activité, la réponse est prudente. Son chiffre d’affaires est réel, mais invisible dans les circuits formels.
L’économie informelle représente une part significative de l’activité économique en Afrique de l’Ouest. Selon diverses estimations de la Banque mondiale et de l’OCDE, une grande proportion des emplois et des transactions dans la région s’effectue hors des circuits formels. L’informalité n’est pas une anomalie marginale : elle est un pilier du tissu économique.
Pour beaucoup d’entrepreneurs, l’informel constitue un point de départ pragmatique. Les barrières administratives, les coûts fiscaux et la complexité réglementaire peuvent décourager l’immatriculation immédiate. L’activité démarre donc dans un cadre flexible, adapté à la réalité du terrain.
Le problème apparaît lorsque l’entreprise franchit un certain seuil de taille. Les flux augmentent, les fournisseurs deviennent plus exigeants, les clients institutionnels réclament des factures formelles. L’informalité, qui avait facilité le démarrage, devient un plafond.
À Lomé, une entreprise de distribution de produits électroniques a connu une croissance rapide grâce à un réseau informel efficace. Mais lorsqu’elle a voulu répondre à un appel d’offres public, l’absence d’états financiers certifiés et de structure juridique claire l’a disqualifiée. L’informalité avait permis l’agilité. Elle empêchait désormais l’expansion.
La formalisation ne se limite pas à une question fiscale. Elle transforme la perception externe de l’entreprise. Les banques, les investisseurs et les partenaires stratégiques évaluent la crédibilité à travers des documents, des bilans, des contrats structurés. Sans ces éléments, le potentiel reste théorique.
Pour autant, considérer l’informel uniquement comme un frein serait réducteur. L’économie informelle révèle souvent une capacité d’adaptation remarquable. Elle démontre la vigueur entrepreneuriale locale, la capacité à identifier des besoins et à répondre rapidement aux opportunités.
Le véritable enjeu n’est donc pas de condamner l’informalité, mais de savoir à quel moment la transition devient stratégique. Dans la construction d’un groupe multisectoriel rentable en UEMOA, la formalisation est un passage obligé. Elle permet la séparation des patrimoines, la consolidation des filiales et l’accès aux financements structurés.
Au Bénin, un entrepreneur du secteur du commerce de gros a progressivement transformé son activité informelle en société structurée. Il a investi dans une comptabilité professionnelle, ouvert des comptes bancaires dédiés et mis en place des procédures internes. Trois ans plus tard, il a obtenu une ligne de crédit lui permettant d’élargir son réseau régional.
La formalisation implique un coût initial : fiscalité, obligations administratives, transparence accrue. Mais elle ouvre l’accès à des leviers de croissance indisponibles dans l’informel.
En Afrique de l’Ouest, l’économie informelle est souvent le berceau de futurs groupes. La question stratégique n’est pas d’y rester ou d’en sortir immédiatement. Elle est de planifier la transition au moment opportun.
Un groupe ne peut pas se bâtir durablement sur des fondations invisibles.La croissance régionale exige visibilité, traçabilité et structure.
L’informel peut être un tremplin.Il ne peut pas être une destination finale.

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